Voie silencieuse
(Dystopie - Poésie )
(Dystopie - Poésie )
Aujourd'hui, je ferme. Ou plutôt on a décidé de me fermer. Mon unique quai a pris des allures de Far West. Envahi par les broussailles. Personne à l'horizon. L'abri délabré.
Je ne mérite plus d’accueillir les trains. Mais ce n'est pas de leur faute. Le monde accélère. Il ne veut plus prendre le temps des pauses, le temps des accidents de parcours, le temps des petits arrêts. Pour lui, c'est du temps gâché. Pourtant, j'en ai connu du monde. Il devrait y avoir une sorte de fidélité, d'attachement, de nostalgie, une volonté de me préserver. Mais non. Il faut avancer vers le futur, de façon effrénée et sans réfléchir.
Au fond de mes entrailles de béton et de métal, je ne peux m'empêcher de me demander si quelqu'un se souviendra de moi demain.
Quand plus personne ne s'arrêtera ici.
Quand plus personne ne rêvera ici.
Quand plus aucune amante ne viendra attendre son Jules.
Quand plus aucun fumeur ne méditera dans la brume.
Et ce garçon aux boucles rousses du régional de 18h24, portant tous les vendredis un carton de pizza presque aussi grand que lui, reviendra-t-il ? Me confiera-t-il enfin à qui il apportait ses quatre saisons ?
Mes pensées sont troublées par l'arrivée d'un homme en uniforme. Déjà, il arrache l'affiche de mes horaires. Il me déracine de la réalité. Officiellement, je n'existe plus. Une corneille se joint au bal et chante mon oraison funèbre, perchée sur mes fils. Son croassement résonne dans l’immobilité de la campagne qui m'entoure. Elle plonge et inspecte le sol à la recherche de restes. Mais je n'ai plus rien à lui donner.
La voir ainsi fourrer son bec dans mes replis, en ce jour précis, le jour de ma fin planifiée, provoque un tremblement que je n'arrive pas à contrôler. Tout vacille autour de moi. L'oiseau noir fuit en s'envolant. Les champs au loin ondulent. Le sol chauffe et vibre. Un peuplier s’écrase sur mon petit abri, le réduisant à néant. Les pylônes électriques chutent, lançant des étincelles dans l’air agité. Le vacarme de ma fin est assourdissant. Une fissure se creuse entre mes rails. Je la laisse grandir. J’abandonne toute résistance. Des kilos de gravier s'y engouffrent. Des kilos de souvenirs sont ensevelis. Mon quai disparaît. Les locomotives et les wagons de ma vie disparaissent. Au centre de la terre, dans le magma de ma colère, tout mon passé bouillonne et se liquéfie.
Et puis, après des minutes paraissant des siècles, le calme. Le soulagement. Le silence.
Désormais, mon ventre conservera les vestiges de mon existence.