Les Veilleurs
(Fantastique- Météorologie - Aventure )
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Un frisson parcourant l’échine. Des sillons circulaires dans la neige. Le grognement nerveux des Jekaïs qui charrient tant bien que mal le village entier sur leur dos laineux. Les bêtes la sentent arriver.Tuguldur le sait : ils doivent atteindre la barrière de basalte au plus vite. Avec les autres Veilleurs, il distribue les bols de pigments noirs, destinés à briser les illusions lumineuses. Grand et sec, le visage taillé par le froid, il trace sous ses yeux les zébrures rituelles qui accentuent la pâleur de sa peau, seules ses joues demeurant rougies par le gel. Puis le clan se met à chanter. Le murmure des steppes. Pour se souvenir de qui ils sont. Pour empêcher les bourrasques d’emporter leur histoire. Leurs voix se dissolvent dans l’immensité du désert froid et Tuguldur tend l’oreille. Une légère déformation. Déjà trop proche.
- Bouclier !
En un éclair, les nomades se replient dans le creux d’un val et dressent une barricade en assemblant roches, plaques de cuir et cordages. Les Jekaïs râlent, leur long cou ondulant, la bave visqueuse dégoulinant de leur mufle démesuré, avant de se résoudre à se coucher. Les hommes se serrent contre les bêtes pour les apaiser. Au-dessus du vallon, Tuguldur jette un regard vers le clan. Sa mère, Naran, se tient au centre, immobile et sereine, ses cheveux de cendres rassemblés en une tresse le long du dos. Leurs yeux se croisent et se comprennent. Pour lui offrir un dernier souffle de protection, elle baisse légèrement la tête. Tuguldur serre la mâchoire et inspire, sentant à la fois le poids de sa responsabilité et la chaleur rassurante de sa présence. Alors que le vent forcit, il brandit une pierre de soleil et scrute à travers elle l’épaisse couche nuageuse. À ses côtés, sur le rocher surplombant le clan, le grand Altan domine par sa carrure imposante. La fervente Nomin, les yeux verts perçants tournés vers l’horizon, semble déjà lire le vent et la lumière. Le jeune et trapu Erdene guette nerveusement le verdict de celui qu’il admire.
- Nord droit devant nous. Déviez pas. Vos noms dans vot’ tête, répétez, répétez.
Tous acquiescent aux mots de Tuguldur, puis, armés de leurs gris-gris sonores et masques de protection, les quatre Veilleurs s’élancent. Ils se déplacent avec l’agilité des Brezi de montagne, grandes chèvres des cimes qu’ils chassent l’été, dont les sabots trouvent prise même sur l’air glacé. Dans la blancheur éblouissante des plaines, où la terre se confond avec le ciel, les silhouettes des Veilleurs, drapées de fourrure, semblent suspendues. Tuguldur, dans son sang, dans l’eau de son corps, ressent les pulsations de la tempête-miroir. Il connaît son pouvoir sidérant et c’est précisément pour cela qu’il la redoute. Pas penser au passé. Tuguldur, Tuguldur, Tuguldur. Escalader les rochers cisaille. Rester dans le présent. Mériter sa vie. Le temps des nomades n’est pas fini.
Dans l’étendue givrée qui s’ouvre à eux après avoir gravi la colline, les Veilleurs la découvrent. Quelques kilomètres les séparent d’elle. Gigantesque, implacable et hypnotique, la tempête-miroir forme son tourbillon. Tuguldur agite ses coquillages. Sept fois. Il attend. L’écho lui renvoie cinq cliquetis puis deux sifflements longs et aigus. L’univers sonore du désert de glace se tord déjà. Inutile de parler désormais. Le vent remodèle les mots. Il faut atteindre le Qalbat, le cœur, sans se perdre, et le briser.
Au-dessus d’eux, le ciel s’ouvre sur trois soleils. Impossible de distinguer l’astre de ses illusions. La tempête-miroir joue avec les reflets des cristaux de glace pour égarer les nomades. Elle veut les dissoudre en son sein et garder l'entièreté du désert pour elle seule. Chaque année, le clan doit prouver aux éléments sacrés qu'il est digne de vivre ici, qu’il en porte la force nécessaire. La fureur venteuse n’est pas seulement leur ennemie, elle vient éprouver et renforcer leur volonté de vivre. Tuguldur s’incline et appose ses mains sur les pieds de ses camarades. Pour leur donner l’ancrage qu’il a hérité de son père.
Portés par une détermination sans faille, ils s’élancent ensemble, puis se dispersent autour de la tempête : le grand Altan l’approche par l’ouest, le jeune Erdene par l’est, Nomin la fervente par le sud et Tuguldur par le nord. Ils l’encerclent afin de ne lui laisser aucune issue. Bien que séparés, chacun d'entre eux perçoit les flux de vie qui habitent l'autre. Ils courent, ils volent, ils savent que leur temps est compté, ils…
Aaaaaaaaaah… Tuguldur vient de sentir la brûlure sourde d’une morsure. C’est Erdene. Mordu par un saltoï des neiges. Tapies sous les roches, ces créatures à l’échine ondulante et aux écailles pâles attendent que les tempêtes brouillent la visibilité pour terrasser leurs proies. Le venin glacé se propage, étourdissant chaque nerf, comme un hiver liquide s’insinuant irrémédiablement. Mais immédiatement les autres Veilleurs perçoivent l’intrusion étrangère dans le corps d’Erdene. À travers le lien qui les unit, ils détectent les molécules du venin comme on reconnaît une dissonance dans un chœur. Alors, ensemble, ils amorcent leur réponse. Une impulsion mentale synchronisée. Un battement primal collectif. Leurs pensées et leurs âmes se resserrent autour de la plaie. Erdene halète. Des spasmes secouent son corps. D’abord une vibration, puis un frisson sous la peau, puis un arrachement presque doux : le poison est aspiré hors de son sang, expulsé. Erdene vomit le mal.
Tuguldur souffle alors que la tempête s’intensifie. Un avertissement. Rester sur ses gardes. De la même manière qu’ils ont extrait le poison des veines d’Erdene, il leur faut maintenant dompter le vent et la glace pour pénétrer dans l’œil du cyclone, là où les attend leur véritable mission.
Tuguldur accélère le rythme. Ses compagnons font de même. Ils doivent cerner leur ennemi au plus vite, avant qu’il ne grandisse, avant qu’il ne se dirige vers le reste du clan qui a confié son destin aux Veilleurs. Les cristaux de glace sculptent la lumière et se transforment en fouets redoutables. Ondulant dans les airs, ils claquent vers les Veilleurs qui les esquivent tant bien que mal. Une rafale de cristaux frappe Altan à l’épaule, tranchant sa fourrure et laissant une entaille profonde. Le colosse vacille. La douleur est une illusion. Tuguldur lui tend la main dans ses pensées mais le vent le repousse. Dans le tumulte, il entend soudain une voix familière.
- Tuguldur, Tuguldur…
- Père ? non, pas possible.
- Tu me ressembles maintenant.
- Pas possible, tu es…
- Laisse-moi te regarder. Tuguldur…
- Père…
Tuguldur enlève lentement son masque de protection pour détailler l’homme qui lui fait face. Carrure imposante. Cheveux longs et argentés. Regard dur mais fier. Son père, en chair et en os. Tuguldur tend ses mains vers lui mais, subitement, les cristaux de la tempête-miroir, telles des griffes redoutables, entaillent son visage. Des gouttes de sang perlent le long de ses joues et le vent chante de plus belle, comme satisfait. Mais Tuguldur ne sent rien. Son corps et son âme sont dirigés vers ce père qui lui manque cruellement. Il discerne pourtant une autre voix qui pénètre son esprit. Tuguldur! Qui… Tuguldur! Cette voix… Tugulduuuur ! La ténacité de la Veilleuse Nomin le ramène brusquement à la réalité. Il enfile son masque d’un geste leste mais tremblant. Sournoise, la tempête a cerné sa fêlure : la culpabilité qu’il ressent envers celui de qui il a tout appris, celui qu’il a vu se faire happer par les rafales lorsqu’il n’avait que quinze ans. Mais aujourd’hui, il ne perdra personne dans le vent. Il ne faiblira pas.
Tuguldur se ressaisit et, brandissant sa pierre de soleil, réalise qu’il a complètement dévié de son cap. Il fonce, ignorant les créatures irisées qui dansent dans les airs autour de lui. Des chimères, tout un bestiaire issu des légendes de son peuple, où cornes torsadées, serres acérées et queues sinueuses se mêlent en figures étranges et menaçantes. La tempête les recrée, désirant intimider Tuguldur, mais le Veilleur est déterminé. Lorsqu’il atteint enfin le mur de l'œil, celui qui protège le cœur de la tempête-miroir, le vent devient rasoir et les chutes de neige s’accentuent. Le moment de pénétrer au plus profond du tourbillon est venu. Erdene. Oui. Altan. Oui. Nomin. Oui. Tuguldur. Oui. Mais la tempête anticipe les intentions des Veilleurs et leur assène des reflets fulgurants. Même avec leurs masques et les peintures protectrices, les Veilleurs peinent à garder les yeux ouverts. Le vent crie, une rage sifflante qui glace les os. Les pieds des Veilleurs sont quasi arrachés du sol sous la force des rafales malgré l’ancrage de Tuguldur. Aide-moi… Je t’aime… Approche… Tu viens jouer ? De nouvelles voix. Des parents disparus, des amours du passé, des souvenirs d’enfance. Les compagnons luttent pour ne pas succomber aux pièges du monstre venteux qui s’immisce dans les précipices de leur nostalgie. Sans le fil invisible qui les relie, ils sombreraient dans le murmure trompeur, silhouettes dissoutes dans la bourrasque. Altan s’appuie sur son bras et crie, la brûlure de la tempête encore vive dans son épaule. Erdene, affaibli par la morsure, serre les dents. Au prix d’efforts acharnés, le groupe parvient enfin à franchir le mur de l'œil et…
Plus un bruit. Une lumière onirique et mouvante. Une sensation d'allègement. Enveloppé dans une brume cotonneuse brouillant ses repères, Tuguldur flotte. L'œil du cyclone s’apparente à un rêve confortable dans lequel il aimerait rester, se reposer de tous les obstacles franchis dans sa vie. Sa main, instinctivement, se pose sur son grigri et agite les coquillages. Aucune résonance. La tempête absorbe tout. Elle va les absorber. Et peut-être que ce n’est pas si mal. Après tout, se disperser dans les cieux gelés, ne faire plus qu’un avec le désert, entre dans l’ordre naturel des choses. Et ainsi, Tuguldur pourra enfin retrouver son père. Mon père!
Cette pensée lance des décharges électriques dans sa colonne. Son père ne voudrait pas qu'il abandonne. Sa mère non plus. Tuguldur doit sauver les membres du clan. Il doit préserver des siècles de vie nomade. Il doit trouver le Qalbat et le crever, tuer la tempête-miroir. Depuis des millénaires, vivre dans les steppes gelées exige des nomades qu’ils fassent leurs preuves. Rien n’est jamais acquis et les tempêtes le leur rappellent inlassablement. Elles les éprouvent, les forgent. Au fond d’eux, ils leur sont même reconnaissants, car les surmonter les rend plus forts.
Tuguldur envoie un réseau de pensées vers ses camarades, mais n’en perçoit qu’un écho lointain. Le lien s’amenuise et la pulsation du Qalbat s’accélère. Son piège se resserre sur eux pour les aspirer définitivement. Tuguldur comprend qu’il doit agir et vite. Il soulève la fourrure de son manteau et brandit un poignard dont l’acier a été arraché à la montagne jaune, celle où sont nés les premiers membres du clan. Il sent l’arme chauffer dans sa main. Le poignard sait. Tuguldur se laisse guider par l’arme acérée. Il tranche les airs, fend le vent. Mais le Qalbat est imprévisible. Le veilleur s’immobilise. Il se laisse traverser par les pulsations du sol, se laisse mordre par l’air givrant. Il inspire alors profondément et se retourne. Le Qalbat. Là, devant lui. Une immense lueur rosée projetant des sifflements aigus, des voix du passé. Tout semble provenir de ce cœur et à la fois s’y engouffrer. Oh Qalbat de nos vies. Le temps des nomades n’est pas fini. Puisses-tu chaque année raviver notre volonté de vivre.
D’un coup de lame vif et précis, Tuguldur enfonce le poignard dans le Qalbat qui hurle et emprisonne sa main, tentant de l’emporter. Tuguldur résiste, soutenu par les autres Veilleurs qui ont consolidé le lien. Un tremblement tumultueux agite tout son corps. Le vent et la neige s’unissent autour de lui dans une danse glaciale d’agonie. Tuguldur s’accroche. Puis, petit à petit, le Qalbat se tait, s’éteint et disparaît.
Les Veilleurs posent leur regard sur l’horizon sans bornes. En silence, ils retirent leurs masques, tandis que Tuguldur serre son poignard. La tempête a disparu, mais le blanc infini n’a pas dit son dernier mot. Ils se mettent en marche vers le clan, décidés à survivre une année de plus dans le désert de glace.